Adolphe

By Benjamin Constant · Sequential reading edition

Réponse

Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non

que je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne

s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le

liront s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou

valoir mieux qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire

assez vraie de la misère du coeur humain. S'il renferme une leçon

instructive, c'est aux hommes que cette leçon s'adresse: il prouve

que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du

bonheur ni à en donner; il prouve que le caractère, la fermeté, la

fidélité, la bonté, sont les dons qu'il faut demander au ciel; et

je n'appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne subjugue point

l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les blessures qu'un

moment de regret avait fermées. La grande question dans la vie,

c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus

ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui

l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit

excuser ce qu'il explique; je hais cette vanité qui s'occupe

d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la

prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant

indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se

repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux

autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal

n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais

deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère

même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière

utile, qu'il a consumé ses facultés sans autre direction que le

caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je,

deviné tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqué sur sa

destinée de nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai

quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le

caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et

les êtres extérieurs; on ne saurait briser avec soi-même. On

change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment

dont on espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se

déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux

regrets et des fautes aux souffrances.

Book contents · Library index